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Un pied encore à l’extérieur, mes pupilles à peine adaptées accueillent une longue série de portraits grands formats d’enfants aux troublants regards incisifs d’adultes. J’ai tout mon temps. Il y a des amis ici que je ne vois pas souvent et d’autres à connaître. Je sais que je reviendrai pour les portraits. Mais leur présence est lancinante. Nous finissons toujours par y retourner du coin de l’œil. Même ceux qui les connaissent par cœur. Alors, je veux lire le nom de l’artiste (Louis Boudreault me dira plus tard le catalogue), mais tout ce qu’il y a sur le carton c’est : « Je m’appelle Simone de Beauvoir et j’ai 8 ans ». Je prends du recul. Je commence à en reconnaître. Ils ont tous entre 6 mois et 12 ans. Se côtoient dans des couleurs délavées et rapiécées comme la mémoire : Ferré, Brassens, Duras, Einstein, Nelligan, Piaf, Sagan, Brel, Beauvoir, Presley, Gainsbourg, Callas, Collette et d’autres dont le regard, parce que nous les avons connus adultes, stigmatise le temps. Puisque c’est le Café de la Grave, on y retourne. Et on se laisse questionner par cette distorsion du portrait. Sommes-nous nés de notre enfance? Quand j’ai commencé cette chronique, je ne savais pas que j’aurais autant de difficulté à la terminer. Et encore moins pourquoi. Ma tête était une plaine de mots. Red Bull poetry, syndrome internet, syndrome cellulaire et portable, nouvel académisme, la démarche est l’œuvre, et l’accident concret qui en résulte n’est plus que le prétexte à lire la démarche. Justification de l’art. Justification de l’artiste dans une société de justifications requises. Médiation. Travail social, je veux bien aller dans la rue mais pour y puiser la vie aussi épuisante soit-elle et y redonner un peu de beauté convulsive, pas pour y faire lire mon cv ni mes angoisses de page blanche : l’émerveillement a un prix qui doit être inclus dans l’œuvre. ![]() Speed dating. L’industrie culturelle et touristique. Donnez-nous aujourd’hui instantanément ce que vous avez mis des mois à mûrir. Nous voulons l’art facile à appréhender. Nous voulons l’inquiétude facile et reposante. S’il vous plaît, abolissez le trouble, la perturbation, la subversion, donnez-nous notre art quotidien mais ne nous laissez pas dans l’imprécision et délivrez-nous de la confusion créatrice. Dites-moi tout tout de suite, je n’ai pas le temps de vous fréquenter. Une page se tourne plus aisément qu’un tableau ou qu’une installation. Il faut que le touriste d’art, public émergeant, puisse faire en une journée le tour des Îles de la Madeleine et dire j’ai vu ce qu’il y avait à voir, on m’a tout expliqué, c’était intéressant donnez-moi maintenant autre chose. Je n’ai parlé à personne? Non. Mais pourquoi me demandez-vous ça? Je voulais commencer cette chronique en disant que j’ai succombé. Je n’ai pas su prendre le temps. L’expression est pourtant éloquente : prendre le temps. Le temps est une décision pas un impondérable… J’ai fait le tour de À part être1 au Centre d’Exposition de Val-David. Pour différentes raisons de congruences, l’installation de Cédryck Lessard Le salon de Jean Profite, a attiré mon attention. Un véritable salon confortable grandeur nature avec une vraie bibliothèque, de véritables livres, quelques-uns ouverts sur une table, une véritable télévision… pour faire vite j’ai lu la démarche explicative au mur. Je sais tout. Je n’ai rien senti. J’aurais dû m’asseoir dans le fauteuil, feuilleter un livre sur le tiers monde en écoutant le documentaire à la télé; bien confortable mais pas chez moi, avec le recul questionnant du lieu en tant qu’espace délibéré. J’aurais pu ressentir ce que ressent le vrai voyageur qui revient d’Afrique ou de n’importe où, où la vie est un état d’ébriété précaire. Académisme oblige, la démarche explicative au mur était obligatoire je crois, justification des fonds publics au cas où l’œuvre serait silencieuse ou dérangeante. Pourtant, le questionnement commence où finit la compréhension ou son illusion. L’œuvre de Cédryck Lessard était habitable, mais la petite fenêtre explicative devenait trop facilement une porte d’évasion. Il aurait pu, avec d’autres artistes que j’admire, avoir la prétention d’affirmer que sa démarche est incluse dans l’œuvre! Et que je devais découvrir par moi-même les charmes, les inquiétudes, les tensions, le niveau de délinquance, les frémissements de conscience, la beauté convulsive érotique-voilée1, et toutes ces dérangeantes et in-cataloguables perversions qui m’habitent, dans le regard que pose sur moi l’amante ou l’artiste! Voilà, voilà : vous saisissez ma démarche? Je ne vous parle jamais d’une exposition. Je ne vous parle jamais que de moi-même. Je n’attendais pas cette chronique qui me tire aux cartes…. ________________________________________________________________ 1- À part être :à d’autres et à soi-même en partenariat avec la Polyvalente des Monts (L’exposition se terminait le 7 juin) 2- André Breton : « la beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas » ( Nadja) , « La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstantielle ou ne sera pas » (L’Amour fou)
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