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Perdu la trace

Jean-Pierre Hellebaut

 

Dès que j’ai appris qu’un journal s’intitulait « Traces magazine », une furieuse envie d’écrire m’a sauvagement démangé. Après avoir émigré deux fois en l’espace de quinze ans, je nourris en effet aujourd’hui le sentiment que tous mes amis ont perdu ma trace.

Jusqu’à ma vieille belge de mère qui m’a demandé l’autre jour au téléphone, s’il existait des salles de cinémas là où je vis présentement. Probablement qu’elle-même se fabrique tout un scénario et m’imagine à la dérive sur la banquise, cerné de phoques et d’ours polaires.

Mais bon, ceci dit, je ne me plains pas. Loin de là. Je n’ai rien d’un phoque en Alaska et je ne fais pas tourner de ballons sur mon nez. Je suis même parfaitement conscient qu’à la délicieuse époque où nous vivons, ce ne sont pas les moyens technologiques qui manquent pour donner et surtout prendre des nouvelles. Il n’appartient qu’à moi de me faire géolocaliser vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ou alors tenir à jour un petit journal « intime » où je tiendrais la planète entière au courant de mes moindres pets et gestes... en toute confidence, bien entendu. Blogue dans le coin, je ne sais pas vous, mais moi je n’ai pas encore accroché ces wagons-là. Je sais ce que c’est qu’un clavier, j’ai appris que les souris pouvaient survivre sans fil et j’ose à peine imaginer tout ce qu’on peut faire aujourd’hui avec un téléphone, mais à vrai dire, mes connaissances s’arrêtent à peu près là. Tout cela pour dire que je reconnais entièrement que je ne vis pas avec mon temps, et que de ce fait, je n’ai pas à venir brailler si mes amis perdent peu à peu ma trace. Puis d’abord, je n’avais qu’à rester chez moi. Qu’est-ce qui m’a pris d’aller voir ailleurs si l’herbe n’y serait pas plus verte ? Quel vent a pu souffler suffisamment fort pour m’éloigner des mornes plaines de mon plat pays ? Ce n’est pas le zéphyr, il n’aurait pu suffire. Ce n’est pas lui non plus, l’aquilon joufflu. Foin de tornade, ou de bourrasque, c’est tout simplement une petite bise, aux couleurs rouge vif de l’amour. Me voilà donc ainsi parachuté, presque du jour au lendemain, au cœur d’une belle des Laurentides. Je m’enivre des vastes espaces, je m’engouffre dans chaque nouvelle saison, je dévore la vie et les queues de castor. Peut-on rêver plus belle idylle ? Je vous le demande. Et si mes amis viennent parfois à me manquer, il n’appartient qu’à moi de leur écrire, que ce soit à la plume, ou à la machine qu’importe. Rien n’effacera jamais une lettre. Et s’il me tardait à les revoir en chair et en os, il me sera toujours permis de sauter sans avertir, dans le premier avion St-Esprit de Duplessis. À mon retour dans la Belle Province, les douaniers ne devraient pas trop me faire de misère. Et puis de toute manière, je collectionne les tampons rouge érable dans mon beau passeport, faut-tu être niaiseux ?. Tout le monde n’a pas cette chance. Je ne parle pas de la saugrenue collection de tampons, je parle de la liberté des voyages. Je connais toute une communauté de réfugiés qui vit ici depuis deux ans. Pour le moment, ils ne peuvent pas sortir de leur refuge. Pourquoi en sortiraient-ils en fait ? Ou alors la question serait plutôt comment sont-ils arrivés ici ? Bref, pourquoi sont-ils ici et pas ailleurs ? Il paraîtrait que comme plus aucun pays ne voulait d’eux, on les a tous parqués là-bas dans des camps à la salubrité aussi précaire que douteuse. Puis, un beau jour, on leur a dit qu’on allait fermer les camps. Qu’ils s’envoleraient le lendemain pour le Canada. Probablement ne savaient-ils même pas que cela existait et ils ignoraient certainement qu’il y avait autant de salles de cinéma. Quoiqu’il en soit, les voici ici, tout étonnés de découvrir leur première neige à plusieurs dizaines de milliers de kilomètres de la terre où ils sont nés. Heureusement pour eux, ils sont plus à l’aise que moi en matière de Facebook ou de tout autre gadget de télécommunication. Ils peuvent ainsi en toute liberté, remonter à leurs sources et s’y abreuver de nouvelles. Il paraît même que sur ces sites, on peut se faire un tas d’« amis ». Un peu le comble de l’ironie pour des réfugiés dont plus personne ne veut et qui restent cloués au sol. Un peu comme si de nos jours, tout n’était plus que virtuel. Je ne dis pas nécessairement que c’est mal, je dis simplement que c’est différent. Très différent même. Et je plains de tout mon cœur, celles et ceux qui ne parviennent pas à vivre avec leur temps...

 

 

 

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