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D'un arbre à l'autre PDF Imprimer Envoyer
Environnement

Claude Lapointe

On dit patrimoine naturel ou…culturel?

Un jour, un couple de castors finissait leur voyage de noces dans une petite rivière située entre deux montagnes. Plus bas, l'eau déboulait de plus en plus vite pour aboutir dans « le grand plat », un champ de foin sauvage depuis longtemps abandonné par les cultivateurs d'antan. « Le site rêvé, se disent les amoureux, pour y construire une maison, élever des petits, y fonder un village ».
Ce lieu dit sauvage et follement balayé par tous les vents portait, comme le veut la tradition dans les campagnes anciennes, un numéro de lot. Sur ce même terrain, le propriétaire du lot 125 avait construit en amont de la rivière une cabane à sucre. Un millier d'érables, à force d'eau, de soleil et d'années de misère, chapeautait depuis quelque temps le site de « l'érablière d'en bas ». Un pignon rouge, une ligne sinueuse et argentée, des arbres comme des cerfs-volants où le vent se promène avec une douce précaution, déclaraient l'endroit: propriété habitée.
Nos deux intrus, aveuglés par l'ardeur de leur projet familial, n'avaient rien vu du toit coloré qui, au loin, scintillait à travers les feuilles, n'avaient rien compris des piquets alignés et des barbelés. Ils se croyaient, en toute innocence, maîtres à bord.
Après des nuits de travail et nombre d'heures supplémentaires, de cette rivière, sont nés, grâce au labeur d'un seul couple de castors, un barrage, une maison avec dôme sur le ciel, un sous-sol inondé et un garde-manger. Sans omettre l'aménagement paysager, une gracieuseté des contracteurs.
À la fin, les deux ingénieurs, les dents usées par la besogne accomplie, la queue fatiguée comme vieux gouvernail de bateau, les pattes moins agiles, musclées, avaient fabriqué, sans ordonnance ni permis de construction, presque du soir au lendemain, un lac!
Un loup, témoin des travaux en cours, le même qui selon l'histoire avait mordu le Curé Labelle au talon, descendit de la montagne, regarda des deux côtés du barrage et museau au vent, entonna: « J'ai pour toi un lac, un beau lac tout bleu ». De jeunes castors, bâtons de tremble dans la gueule, aucunement préoccupés par la cérémonie d'ouverture, jouaient à la course à relais. Le loup, encouragé par les flics flacs dans l'eau reprit, imperturbable: « J'ai pour toi un lac quelque part au monde ».
La mélodie courut toute la nuit d'un érable à l'autre, sans fin, comme au temps des sucres.

 

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