| L'art naîf dans la modernité |
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| Chronique littéraire |
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Monique Brunet-Weinmann, Simone-Mary Bouchard et Louise Gadbois, L'art naïf dans la modernité, Marcel Broquet, Éditeur, 2009 Jeanne Maranda
Un très beau livre! Largement illustré des tableaux de deux femmes peintres, reproduits avec soin, des photos d'époque qui les situent dans leur milieu, un livre à feuilleter pour le plaisir des yeux et à lire pour suivre de plus près les étapes qui ont mené à l'épanouissement de la modernité dans l'art au Québec.
Dans son introduction, Monique Brunet-Weinman nous dit sans embages : « Ce livre raconte une histoire simple, celle de deux femmes dont les destinées se sont croisées dans la région de Charlevoix. L'une venue de sa maison bourgeoise d'Outremont pour passer l'été au bord du fleuve, l'autre vivant dans son moulin sur la ferme de ses parents, été comme hiver. »
L'auteure historienne d'art et critique d'art, a patiemment fouillé les correspondances et journaux intimes des deux femmes, pour nous les faire connaître, pour les aimer et les apprécier. Elle fait revivre pour notre bonheur, deux femmes peintres, autodidactes, prolifiques qui ont capté et interprété sur toiles, la beauté des paysages de Charlevoix sans toutefois laisser de traces marquantes dans la peinture canadienne. Simone Mary Bouchard née le 19 juin 1913 n'a vécu que 33 ans et la montréalaise Louise Gadbois, née en 1896 a été sa contemporaine pendant une dizaine d'années. Deux amies, deux artistes, inspirées l'une de l'autre. Deux destins croisés.
Cette belle histoire commence dans le Moulin César que la famille Bouchard a hérité d'un aïeul en 1805. La famille de 15 enfants vit en complète autarcie dans une atmosphère d'authentique paysannerie faite de travail bien fait, de simplicité et d'amour. Simone- Mary, la deuxième de cette famille a dû quitter l'école à 14 ans pour aider sa mère aux différents travaux de ménage et à fournir divers objets faits main aux touristes américains fort nombreux dans la région.
C'est ainsi que Simone-Mary, de santé fragile et amoureuse de la nature, s'est découvert un intérêt pour le dessin. « Simone peint comme une enfant, naïvement, autodidacte, menée à la peinture par hasard et par plaisir ». Marius Barbeau, ethnologue qui parcourt la province à la recherche de contes et chants du terroir, arrive chez les Bouchard et s'emballe devant les petits tableaux de Simone-Mary. Il la présente à Patrick Morgan, un collectionneur américain qui passe l'été à la Malbaie, qui est également séduit. Il la présente dans les galeries où elle devient populaire. Elle qui a toujours mésestimé son talent, prend conscience de sa valeur comme peintre et suit les conseils de son mentor.
Elle peint sans relâche, on s'arrache ses tableaux. Avec les sous gagnés, elle achète des pinceaux et des tubes de peinture à l'huile. Sa palette s'enrichit de vives couleurs, ses croquis se multiplient, les fêtes locales, les événements importants, les rites religieux, les scènes de famille, son imagination déborde, son talent s'affirme.
Dans ce beau ciel euphorique, Louise Gadbois arrive avec son mari et ses enfants passer l'été aux Éboulements. Nous sommes en 1941. Le décor imprenable de la rive nord du St-Laurent avait déjà attiré les vacanciers des grandes villes ainsi que de nombreux peintres. Louise Gadbois, peintre autodidacte de Montréal, qui avait étudié avec Holgate, était une habituée de leurs ateliers. Elle rencontre Simone-Mary et les deux femmes qui n'ont rien en commun, la jeune fille simple de la campagne et l'Outremontaise élégante et aisée, partagent pourtant la même passion pour la nature aux horizons immenses, et surtout pour les choses simples de la vie. Louise, qui trouve les oeuvres de Simone- Mary « admirables » lui ouvre les portes de sa maison d'Outremont et la présente aux « grands » que la jeune artiste rêve de fréquenter. Elle l'inscrit à la Contemporary Art Society fondée par John Lyman qui regroupe les « Indépendants ». Simone-Mary est ravie, les critiques aussi. Désormais, on la connaît dans le milieu comme a French Canadian Primitive. Alors que Louise Gadbois qui se rattache à Cézanne, explore le filon des Impressionnistes et des Modernes, elle est portraitiste et se spécialise dans les natures mortes.
L'art des deux femmes ainsi défini leur mérite d'entrer dans la modernité, surtout Simone-Mary, identifiée comme « primitive » Ici un texte de Patrick Morgan qui départage l'art folklorique, (populaire) l'art primitif, l'art naïf qui vient d'apparaître.:« c'est au niveau des intentions plutôt que des produits. Le peintre populaire trouve son inspiration dans son univers immédiat, sa maison, son champ, sa famille, célébrant dans son art sa vie quotidienne. Le primitif donne une forme visible aux croyances des anciens temps. Il sculpte ou peint la hiérarchie qui règne dans son paradis, guidé par le dogme établi et les conventions. Bref, l'art populaire exprime la vie d'un peuple, l'art primitif la foi de l'enfance (...) bien ancrée dans la vie du peuple ». Les critiques parlent de spontanéité joyeuse, de fraîcheur, de liberté créatrice, des expressions qui collent aux oeuvres de Simone-Mary.
L'historienne ouvre une parenthèse sur un phénomène des années 30-40 au Québec.« La vogue des dessins d'enfants constitue une des conjonctures historiques qui positionnent Mary Bouchard dans la modernité » À Montréal on a connu les ateliers de peinture donnés aux enfants défavorisés sous la direction d'Anne Savage, dont les dessins ont connu une popularité qui s'est étendue jusqu'à l'Exposition internationale de Paris en 1937! Un mouvement qui suscite de plus en plus de vogue chez des artistes chevronnés tels Riopelle et Pellan sans parler de l'engouement chez les collectionneurs américains.
Dans un chapitre qui m'a beaucoup plu, l'auteure fait une analyse minutieuse de plusieurs tableaux des deux artistes fidèlement reproduits. On prend conscience du « croisement entre les tableaux de l'aînée où l'humour et la fantaisie, où une liberté affirmée avec les années, gauchissent sciemment la maîtrise du dessins et de la composition, sont en partie redevables à la gracieuse autodidacte du Moulin César ». Elle nous pointe les petit détails, elle stimule notre intérêt et nous permet de regarder avec un autre oeil les oeuvres dites primitives qui malheureusement n'ont plus la cote aujourd'hui. Elle cite Maurice Gagnon qui écrivait en 1945: (Simone-Mary) « elle est le prototype d'une multitude des nôtres qui sont tombés dans l'oubli et qui étaient aussi doués qu'elle (…) la même naïveté, la même nature fraîche, frêle et pure » Remercions MBW d'avoir tiré de l'ombre ces deux femmes dont les images d'un autre âge, si réjouissantes et évocatrices des jours anciens, méritent de leur donner la place qui leur est due dans l'aréopage des artistes québécoises. |











Vos commentaires...
Je suis 100% d'accord. L'ignorance est trop souven... Plus...
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