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Les sorties de Gilles Matte - Les jardins de la solitude PDF Imprimer Envoyer
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Arts et spectacle
Il est pénible de réaliser à quel point le pays des merveilles de nos enfances a cohabité avec la conscience précoce de l’innommable.


Les sorties de Gilles Matte
Les jardins de la solitude

Gilles Matte

« La lucidité est un œil sans paupière ». Je ne me souviens pas où j’ai lu cette phrase incendiaire qu’on n’oublie jamais tant elle renvoie à elle-même. Le travail récent de quelques artistes est marqué au fer d’une lucidité qui transite à rebours par l’enfance et transige avec ce qu’il en reste. Il y a quelques mois, Françoise Belu et Suzanne Blouin nous offraient Les unes, les autres au Centre d’Exposition de Mont-Laurier. Actuellement, au deuxième étage du Centre d’Exposition de Val-David, Bonnie Baxter nous convie à un extrait de Jane’s Journey. À l’atelier de Nadia Myre, en Argenteuil, temporairement transformé en galerie, j’ai eu le plaisir de voir une partie des gravures qui composent Alice’s garden de Louise Bloom. Ce qui chez Belu et Blouin s’accomplissait par un regard sur la saveur de l’enfance, s’exprimera chez Baxter comme chez Bloom à travers deux personnages qui ont marqué l’imaginaire collectif : la parfaitement bien élevée petite Jane de Dick and Jane des manuels du primaire de l’artiste, qui aurait donc son âge aujourd’hui et qui serait, pour un francophone, la Mary de Paul and Mary de nos manuels d’anglais; et la troublante Alice de Lewis Caroll.


On ne voyage jamais qu’avec soi-même. Les quarante estampes numériques qui composent la suite de Jane’s Journey, souvent empreintes d’une urgence chromatique qui force la distanciation, nous proposent d’escorter Jane dans son pèlerinage de réconciliation de la mémoire avec le lieu. Nous la verrons toujours de dos. Notre position dans cet univers, sera tantôt celle de la pèlerine elle-même lors qu’on n’en voit que les boucles blondes, et tantôt celle du photographe toujours en retrait du réel, lorsque Jane avance dans le paysage sans toutefois réussir à s’y intégrer. Il émane de ces tableaux une étrange, à la fois vertigineuse et calme, solitude. Il n’est point besoin pour la ressentir de savoir qui est Jane, nous savons déjà que nous sommes Jane. Avec sa maîtrise de l’image, c’est d’instinct, plus que de discours, que nous a conviés Bonnie Baxter. Et quand la perruque de la personnalité sera vide, par terre, dans le dernier tableau, nous aurons du mal à quitter.
Curioser, curioser. Louise Bloom étonne en réveillant un archétype qui semble avoir déserté notre imagerie collective ces dernières années : le champignon-bouquet-arbre atomique. Poser ce lourd fardeau dans les mains d’une fillette reconnue pour son incursion au Pays des Merveilles équivaut à hurler : « je n’ai jamais connu l’innocence ! ». En modifiant à peine les illustrations de Sir John Tenniel, Bloom démontre le constat cinématographique qui dit que le même regard, selon que l’image suivante est nourriture ou holocauste, exprimera de manière géniale la faim ou l’horreur. Mais bien au-delà des considérations techniques qui détournent souvent le regard du feu, c’est l’inconfort qui nous assaille devant les gravures d’Alice’s Garden que nous retiendrons. Il est pénible de réaliser à quel point le pays des merveilles de nos enfances a cohabité avec la conscience précoce de l’innommable.
Painfull coming home, dit Louise Bloom pour définir la nostalgie. Mais elle tente de nouveau : « painfull desire to return ». Alice et Jane, à l’âge où l’on perd ses paupières.

 

 

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