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Sans rime et sans raison apparente
Je dépose mon journal, mes empreintes se sont mêlées à celles de mes prédécesseurs. Le monde est une juxtaposition de traces. Les sons et les bruits ultrasoniques de ma chair grise. L'histoire d'un homme aux mains froides, décrites dans une lumière spectrale. Vais-je devenir un kaléidoscope? Panoramas de l'inconscient. L'écran quartz de mon enfance. Prisonnier d'une fonderie de solitude, je cherche le script pré-enregistré de mes ancêtres. Mon métabolisme tend vers la mort, la perspective d'une étoile filante.
Jérôme Lafond (cut-up inédit)
À quoi servent nos 5 à 7 entre artistes chez Dieu du ciel? Sûrement à me retrouver dans la chambre du poète romancier Jérôme Lafond. Dans un univers de ciseaux, de textes et de débris de textes jonchant le désordre du plancher. La poésie est moins intellectuelle qu'on ne le croit. Sur le bureau en désordre, un ordinateur à usage minimal de bibliothèque occasionnelle et de machine à écrire silencieuse. Je m'éparpille le terrain s'y prête. Nous parlons poésie et images, nous nous découvrons des signes partagés sur terrain adjacent: Philip K. Dick et ses univers paranoïaques qui ressemblent trop au nôtre, le tout jeune Georges Lucas, celui de THX 138.. et William Burroughs. Et les cut-up. C'est à cause des cut-up de Burroughs que je me suis retrouvé dans cette chambre de création. Mes seules références en la matière étaient les poèmes-découpures d'André Breton.
Le hasard, paradoxalement, est une tentative d'inclusion, d'organisation donc, du chaos. Tôt ou tard, toute organisation devient totémique, et exclut les composantes du réel qui refusent de s'intégrer. Le langage est un code. Une représentation sonore organisée visant à cerner tout le réel. Les mots s'accouplent les uns aux autres dans des tentatives de resserrement du sens : table, table d'écoute, tables de la loi, table tournante, table rase. L'utilisation continuelle du code d'expression a pour effet pervers de resserrer aussi la pensée dans des limites qui lui sont peut-être étrangères. Les codes récents du langage le montrent bien : non-voyant pour aveugle, aînés ou troisième âge pour vieux; il s'agit d'effacer toute trace affective du langage et de ne pas voir que minorité visible est un phénomène local masquant que, planétairement, il s'agit d'une forte majorité. Déplacement de la perception de la réalité par manipulation du code
Les publicistes, les politiciens, les dictateurs, les médias le savent tous et ceux qui les manipulent sont encore plus habiles.
"La poésie doit avoir pour but la vérité pratique"1, cette phrase de Lautréamont a modifié le champ poétique de la modernité. Dada, les poètes surréalistes, les poètes automatistes, avant de devenir des écoles d'exclusion, ont ouvert, brutalement parfois, les codes du langage en vigueur à l'époque. Lâcher prise à l'explication pour accueillir la soudaineté d'une image venue par d'autres chemins plus insoumis que ceux de la logique narrative. "Vais-je devenir un kaléidoscope?" s'inquiète le poète
parce que ce travail n'est pas un travail de tout repos et ce qu'on y trouve n'est pas toujours réconfortant.
Chercher physiquement la vérité pratique dans les véhicules mêmes qui l'occultent en la recouvrant de banal. Les cut-up sont des fragments de texte désenlignés et réenlignés sur une possibilité de sens nouveau. Prenez un article de journal, découpez-le en 3 ou 4 bandes verticales et faites les coulisser l'une par rapport à l'autre, comme les anciennes règles à calcul; jusqu'à trouver des images déroutantes de vérité. L'exercice peut paraître simple, mais écrire un poème, ou même un roman comme dans le cas de Burroughs, est un travail de moine et entraîne l'esprit dans des territoires parfois dangereusement déroutants. Encore faut-il savoir reconnaître le potentiel subversif ou poétique d'une image. Et construire de tous ces hasards provoqués un texte qui se tienne de lui-même comme bribes de réalité susurrées sans véritable temps d'assimilation par les cinq sens hyperventilés de nos quotidiens modernes. Allons-nous devenir des kaléidoscopes?
Et à travers tout ça, la recherche d'un fil d'Ariane qui ne soit pas cousu de fils blancs. Un outil n'étant qu'un outil, lâcher prise encore une fois et s'octroyer la liberté de ne plus rien diriger, d'aller là où le poème nous entraîne, lui imprimant paradoxalement notre propre code. Parce que : (
) chaque écrivain original doit « créer la saveur par laquelle il doit être savouré »2.
Sur la table de Jérôme, le Devoir est ouvert à la page économique. Il me montre un article et me dit qu'il l'utilisera pour ses prochains cut up. Je lis le début Pour les commerçants qui attendent la fin
en coupant la phrase ici tout devient possible, le hasard et mon choix appliqué au hasard créeront la force de la phrase. T'as tout compris me dit Jérôme.
Je ne connaissais pas Burroughs, mais André Breton m'avait bien préparé.
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Nda : on peut trouver sur youtube d'intéressants documents en tapant William Burroughs cut-up
1- Isidore Ducasse comte de Lautréamont, Poésies (1870) II
2- Eric Cameron de l'altérité dans la similitude citant : William Wordsworth letter to Lady Beaumont. Texte paru dans : Lectures obliques, douze pratiques reliées à l'art contemporain Centre d'Art contemporain de Basse-Normandie et Centre régional des Lettres de Basse-Normandie, sous la direction de Louise Déry et Nicole Gingras.
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Vos commentaires...
Je suis 100% d'accord. L'ignorance est trop souven... Plus...
Toujours aussi pertinent Plus...
Certains de ces blasés du béton se comportent tels... Plus...
Je connais l'artiste des lumières,elle s'attache a... Plus...
Très amusant, pour enfants dès 4 ans Plus...