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| Arts et spectacle | |||
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Enlever l’exergue en gris
Thérèse Lacasse, d’un plaisir à l’autre
Gilles Matte
Je retrouve dans un vieux carnet: ‘’Comme une rencontre entre Prévert et Chagall’’. Je venais d’accéder à Thérèse Lacasse par la porte rouge. La porte du cirque. Littéral ou humain.
Rouge. L’artiste, qui semble ne pas aimer nommer ses œuvres, s’avère avare de titres et ceux qu’elle consent à offrir renvoient souvent à plus d’une toile. Regroupées sous le titre Rouge, trois œuvres reflètent le corps en déséquilibre pivotant sur l’horizon fortuit du trapèze. La courbure du mouvement et l’improbable équilibre d’un acrobate(1) portant coiffe qui allonge l’homme vers l’oiseau, m’entraîne dans l’univers heureux et sarcastique des textes et des collages de Prévert. Découpant une réalité en plans qui se côtoient sans perspective et par une simple immobilité verticale et imposante, des quatre toiles intitulées : Les robes rouges (2), deux seront ouvertes aux oiseaux Chagalliens du vent et à la grande voile du voyage alors qu’une autre de cette énergie picturale et chromatique, sous-titrée, La justice des hommes (3)s’inscrit comme une page d’histoire et est à cet égard remarquable. Comme dans un collage, trois espaces verticaux. Au centre, les rouges gardiens de l’ordre établi. À gauche la potence. À droite, entre fenêtres et barreaux, couronnés ou en bonnet, les acteurs de la répétition. Dans l’anecdote qu’on inventera à leur lecture on est décidément chez Prévert. Comme nombre d’artistes qui parlent de leur travail, Thérèse Lacasse aborde le sien par la manière. Elle sépare l’ensemble de sa création en deux grandes catégories qu’elle nomme Contrepoint chromatique, selon que les tableaux naissent du mouvement et des couleurs qui s’entrechoquent ou, Espace habité lorsqu’ils dérivent surtout vers la présence humaine. Ces catégories atteignent toutefois un étonnant niveau de perméabilité au point que quantités d’œuvres s’inscriront, entre titre et sous-titre, simultanément dans l’une et l’autre.
Couleurs. Sous le chapitre Couleurs : Jaune d’or et Bonheur du dimanche se partagent les éléments traditionnels de la nature morte avec une subtile suggestion de leur existence hors de la toile particulièrement réussie dans Oranges sur carré bleu (4). Présence d’objets reconnus, l’œil se déplace sur le fil des propositions entre forme et couleur, apparaissant comme les lieux du plaisir du peintre. Des tableaux intitulés Les couleurs de l’été: Jour ensoleillé (5) s’offre, dans la faveur d’une végétation fauve, comme une étude de la femme antiquement drapée de plumes. La composition en strates chromatiques superposées de cette toile où la verticalité n’apparait que tronquée surprend en offrant un espace poétique tributaire d’un plaisir ou d’un désir surréaliste à peine retenu, étonnant contrepoint à l’œuvre de Lacasse. Contrepoints chromatiques et espaces habités. Des treize toiles partageant le titre de Contrepoint chromatique je m’attarderai à l’étonnante beauté d’ Entre montagnes et fjord (6). Thérèse Lacasse affectionne les détails. Éparpillés par le vent ou compilés comme prolifération de hiéroglyphes elle ouvre des univers aussi étrangement disparates que fantastiques. Par la minutie descriptive, les petits espaces indépendants, fortuits et bien réussis agissent à la manière de fenêtres poétiques libérant la perspective à l’intérieur du regard pour que l’œil s’y sente à l’aise, mais avec ce qu’il faut de déséquilibre pour que naisse l’envie d’y voyager. Je ne crois pas qu’il puisse exister en peinture d’abstraction pure. Il faudrait éliminer le geste de l’œil et nier les terrains de jeux de l’imaginaire. Nier à la limite le vertige monochrome suspendu à la toile vierge: la couleur est un habitat naturel de l’œil. Que la lumière soit floue ou embuée, nous baliserons l’espace avec les épaves du connu. Les œuvres regroupées sous l’appellation Contrepoint chromatique naissent bien du geste et du heurt des couleurs comme le dira Lacasse mais, pour peu qu’on y regarde, on y décèle pourtant une envie, comme un plaisir retenu, mais à peine, de glisser vers les Espaces habités (7) où se retrouvent répertoriés du réel: l’homme, la femme, les grandes voiles du vent et de la mer, les oiseaux… Objet sans prétention dans la production de Thérèse Lacasse j’aime ce petit tableau intitulé Sortir à la brunante (8). Une toute petite toile de 17 par 18 centimètres. Dans des tons flirtant avec le gris on y voit un étrange oiseau marchant debout son trop long bec pointé presque verticalement vers le ciel. Mais c’est peut-être un homme encagoulé du bonnet pointu de quelque clan … Par des plans verticaux, proposant la perspective aplanie d’un puissant téléobjectif, il permet de situer l’anecdote, dont l’imprécision, dans un univers balisé par notre propre imaginaire, s’accentue par la balafre en x qui nous fait hésiter entre bec et cagoule. Il résume donc bien une certaine manière de Lacasse, mais surtout, installe avec une belle économie de moyens la charge poétique insolite que j’associais à Prévert au début de cet article. Le déplacement du regard. ‘’Un œil qui voit tout en même temps’’ écrit Lacasse. Dans Les galets roulent avec la vague ou quand je regarde Les bleus de la mer ( 9) je ne peux m’empêcher d’être ému par cette fenêtre emprisonnant vagues ou voile contenant un même souffle. En relisant l’œuvre de Thérèse Lacasse on saisit mieux cette recherche de l’œil qui voit tout en même temps. Ainsi, Derrière le voile, l’espace d’un silence (10) et Les années qui se croisent (11), ces regards en convergence sont ceux, de la diversité intérieure de l’artiste. Je pourrais mêler les cartes à nouveau et recommencer. J’en arriverais toujours, par les chemins du plaisir qui gardent vivants les pinceaux de Thérèse Lacasse, à cette magnifique double question en exergue d’un tableau, sans titre bien sûr :
« Sais-tu, si nous sommes encore loin de la beauté du monde ? … Qu’est-ce que la beauté du monde a à être si mélangée ? »
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Actualité : Thérèse Lacasse est en galerie chez Jean-Pierre Valentin à Montréal
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