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L’histoire avec un grand H PDF Imprimer Envoyer
Culture

Je jure de dire la vérité…  à condition qu’elle soit sexy

François Jobin

 

Lorsque dans l’Égypte ancienne, un général usurpait le pouvoir du Pharaon, il faisait disparaître de tous les monuments l’image de son prédécesseur ainsi que les cartouches où apparaissait son nom. Plus près de nous, dans l’ex URSS, quand un membre du Parti avait perdu la faveur du camarade secrétaire (Lénine, Staline et consorts), on effaçait son image de toutes les photos officielles. Autrement dit, on tripotait l’histoire pour des raisons politiques.

L’histoire étant davantage affaire d’opinion ou de point de vue que science exacte, on a longtemps cru que certaines « manipulations » étaient légitimes. Les débordements lyriques et au demeurant plutôt sympathiques de Viollet-Leduc et de Michelet nous auront transmis du  Moyen-âge et de la Révolution française des images romantiques qu’on ne corrigera que plus d’un siècle plus tard.

À la même époque, avec Walter Scott et Alexandre Dumas pour ne nommer que ceux-là, on assiste à la naissance du roman historique. Les peintres (David, Géricault, Delacroix) s’inspirent aussi de l’histoire pour les sujets de leurs tableaux. Mais dans tous les cas, on sait qu’il s’agit de fictions. En outre, ces œuvres ne rejoignent qu’une petite partie de la population, le gros de la société étant trop occupée à survivre pour s’intéresser aux beaux-arts.

Aujourd’hui, on triche toujours avec la vérité historique mais, pour d’autres raisons qui, à mon avis, entraînent des conséquences plus graves. Certes, la politique joue toujours un rôle (les négationnistes de l’Holocauste en sont bien la preuve), mais il semble que des motifs beaucoup plus triviaux soient en cause, notamment la valeur de divertissement des faits historiques. Autrement dit, on veut une histoire sexy.

Prenons la série Les Tudors. Une visite sur Wikipédia (une source contestée, j’en conviens) à l’article qui lui est consacré nous convainc qu’il faut se méfier de l’histoire revue et corrigée par des scénaristes. À titre d’exemple, le personnage de Margaret qui nous est présentée comme la sœur d’Henri VIII, se révèle dans la réalité un composite de deux reines de France : Marie Tudor, authentique sœur du monarque anglais épouse de Louis XII et Éléonor de Habsbourg. Dans la série, Margaret est promise au vieil impotent Manuel, roi du Portugal, qui meurt après quelques jours (empoisonné par elle suggère-t-on)  ce qui permet à la veuve de convoler avec l’époux de son choix, Charles Brandon. Dans la réalité, c’est Éléonor qui a épousé le monarque portugais alors que Marie Tudor perdait son Louis de mari au bout de quelques mois sans que rien ne laissât soupçonner la présence de poison.

On dit que la fiction peut tout se permettre. Vraiment?

J’estime néanmoins légitime de fixer des limites. Je crois dangereux de modifier des faits avérés ou de créer des personnages autres que secondaires qui peuvent avoir une influence sur le déroulement du récit. Que les scénaristes interprètent les événements à travers des lunettes roses ou noires, soit. Un marxiste ne verra pas la révolution française de la même manière qu’un néo libéral. Mais peut-on introduire dans le récit des événements qui n’ont jamais eu lieu ou en éliminer d’autres sous prétexte que la narration y gagne en couleur ?

Je pense pour ma part que le créateur qui s’inspire de l’histoire peut inventer des scènes vraisemblables dans la mesure où les événements les supportent. Par exemple, dans la série Rome, on a voulu  recréer la vie dans la cité impériale à travers deux personnages bien réels, Lucius Vorenus et Titus Pullo que César mentionne brièvement dans La guerre des Gaules mais qui n’ont pas eu dans la réalité l’importance que leur ont accordée les scénaristes.  Grâce à eux, qui agissent comme des fils conducteurs entre les événements qui ont marqué le règne de Jules, on nous peint un saisissant tableau de la vie quotidienne à Rome infiniment plus proche de la vérité historique que ce que nous en présentent Cléopâtre, Ben Hur, et la flopée de péplums hollywoodiens.

Si je soulève aujourd’hui le problème, c’est que l’histoire n’est plus un grand sujet d’enseignement dans les écoles où on gratouille à peine le parcours de l’humanité et des nations. Je ne parle même pas de notre histoire nationale qui demeure un sujet quasi confidentiel.  En revanche les romans et les séries historiques arrivent régulièrement en tête de liste des best-sellers ou des cotes d’écoute. C’est dire que de nombreux consommateurs ont tendance à prendre les œuvres littéraires ou cinématographiques pour argent comptant. C’est sûrement vrai puisque je l’ai vu à la télé.

Dans ces conditions, j’estime peu défendable de prêter à Henri VIII une sœur nommée Margaret alors que sa véritable frangine s’appelait Marie. Certes,  nul ne perdra le sommeil pour autant. Mais il me semble que cela enlève un peu d’intérêt à la série si je sais d’entrée de jeu qu’on a modifié personnages et événements pour faire un meilleur show. De la même manière, j’estime dangereuse de lancer sans accompagnement critique une série comme Les Kennedys qui ne nous montre à peu près que les aspects triviaux du clan au destin si funeste. Cela commence à ressembler à de la propagande et cela m’inquiète car la liberté créatrice dont on se réclame peut autoriser bien des débordements et conduire des populations entières sur les chemins de l’erreur.

Peut-être dans quelques années verrons-nous à l’écran un téléfilm sur les événements d’octobre racontant les aventures des trente cellules felquistes qui vivaient dans le maquis laurentien et qui périodiquement,  kidnappaient diplomates et ministres pour les relâcher ensuite, nus et menottés à un arbre, provoquant un immense éclat de rire dans toute la province.

 

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