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Culture

Petites polyvalences émaillées

Lauraine Croteau-Bertrand

Je me souviens d’un temps où les rencontres entre amies, autour d’une table, devenaient l’enrichissement des semaines ordinaires. Le café était bon. On discutait, on écoutait, on riait. On partageait les réalités et les rêves et je pense qu’il nous arrivait de confondre les unes avec les autres. On regardait le monde sans trop vouloir le changer. Quand on le changeait, c’était habituellement parce qu’on ne l’avait pas suffisamment regardé. Souvent on plaçait au centre de la table un vieux pot de grès avec émail brun fendillé; ce pot usé par le temps était notre gargantua d’idées; le centre du partage de mots, de chiffres, de recettes, d’énigmes et de défis. Un jour, j’y avais roulé un bout de papier sur lequel était écrit : « Si tu avais le choix d’être un objet, qu’aimerais-tu être? ». Dans un éclat de rire, nous avions spontanément toutes choisi d’être « le pot » au centre de la table… Parce qu’il était unique. Un dictionnaire. Un poème. Une question. Une réponse. Un confident. Un ami. Plus qu’un pot. Une appartenance.

 
Tous les pots n’ont pas ce respect de presque royauté. Il y a ces milliers de pots anonymes, faits de verre ou de plastique, fabriqués à la chaîne, confinés à l’entassement sur une tablette et affichant des produits de survie. Pendant que certains d’entre eux se retrouveront porteurs de clous, de vis, de boutons ou de billes; d’autres serviront aux enfants-architectes et donneront la forme à de magnifiques châteaux de sable. Intéressant tout de même. Pas si banale la vie de pot. Puis, avec une vision plus lointaine, qui sait si leur récupération n’en fera pas une grande œuvre…
 
Et les autres pots, ces étonnants complices du quotidien, qui ne cessent de ravir la vue et le toucher. Ils ont été des bulbes d’argile, des caresses de mains, des jeux de formes. On leur a dessiné des soleils parfois jaunes, parfois verts; des fleurs à quatre ou cinq pétales, parfois trois, rarement deux; ou encore des lignes abstraites qui parlent de courbes et de futur. Certains sont délicats et fragiles, conçus pour le regard. D’autres, plus conformistes exigent un décor particulier, sinon, leur beauté perd son sens et sa valeur. Et les petits pots, magiciens de l’espace, s’installent un peu partout sans rituel ni protocole; sur le rebord d’une fenêtre, attendant le soleil, ils sont de magnifiques nids pour une graine de tournesol. Les pots sont essentiels. Mais, on n’achète pas un pot; on le choisit : avec une anse, ou deux, ou pas; avec un couvercle ou pas; rond, mince, moins mince, plus rond; droit ou croche. Cela dépend de notre regard et du moment où on le choisit. On peut aimer un pot pour ce qu’il est, pour ce qu’il représente, ou encore pour le souvenir de celui ou celle qui l’a modelé. Mais, on peut aussi et surtout aimer un pot pour ce qu’il deviendra : celui pour le café et son arôme, celui pour les fines herbes, celui pour la gelée de baies sauvages, celui pour le bouquet de fleurs des champs; et bien sûr celui pour les bouts de crayons. Alors que le pot avec un couvercle qui visse offre la sécurité aux secrets, la théière de porcelaine invite à la confidence. De toute évidence, les pots expriment ce qu’est l’hôte de la maison.
 
Les pots sont de petites polyvalences émaillées à placer ici et là pour aromatiser le décor de mystères; et quels qu’ils soient, ils ont toujours un vide à remplir.

 
 

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