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Culture
Requiem pour le livre papier ?

François Jobin

 

On respire par le nez et on se calme !

On se tracasse beaucoup dans les chaumières à cause de l’arrivée en force du livre électronique. Ce dernier risque, croit-on, de détrôner les braves livres de papier qui ont meublé et continué de meubler nos belles heures de loisir, l’été dans un hamac, l’hiver au coin du feu.

En vérité, en vérité, je vous le dis : rassurez-vous. Ce n’est pas demain la veille que cette catastrophe appréhendée aura lieu.

 

Les joueurs

Il existe actuellement trois grands joueurs dans le monde du livre électronique : le Reader de Sony, le Kindle d’Amazon, et le dernier-né, iPad de Apple. Les deux premiers sont essentiellement des écrans dotés de quelques boutons capables de stocker un certains nombres de livres. Chacun utilise une technologie propre. Plus sophistiqué, iPad est une machine à recueillir de l’information conçue pour la navigation sur la toile. KIndle a aussi accès sans fil au Web, mais pas le Reader qu’on alimente en livres avec un ordinateur. Reader permet de prendre des notes, Kindle possède un clavier, les trois marchent à piles dont l’autonomie se situe entre quatre et 20 jours. Tous peuvent contenir assez de livres pour lire sans interruption pendant des années. L’offre est très variée : de Montaigne à Marc Levy, de Socrate à Robert Ludlum pour une fraction du prix en librairie.

Lecture documentaire ou lecture ludique

Je crois pour ma part que la capacité de stocker quelques milliers de livres dans un appareil à peine plus gros qu’un agenda de poche est une excellente nouvelle, notamment pour tous ceux qui peuvent à tout moment avoir besoin d’une référence ou d’un texte spécifique (à condition bien sûr qu’il existe en format numérique) : les légistes par exemples, les étudiants en ceci ou en cela, les professeurs, les ingénieurs, les journalistes, les recherchistes, les chercheurs, les grands consommateurs de périodiques, etc.… Ici, on parle de lecture professionnelle, documentaire. Outre une réduction sensible du prix des ouvrages téléchargés, cela permet de transporter avec soi un nombre remarquable de manuels ou de livres de référence sans avoir besoin d’un esclave ou d’une roulotte.

Mais, la lecture pour le plaisir ou celle qu’on pratique par goût de l’esthétique appartiennent à l’univers des sens, non à celui de la connaissance et à ce titre, je crois qu’il y aura toujours un marché pour le papier qu’on peut palper, sentir et caresser. La voiture n’a pas détrôné le vélo parce que l’une et l’autre n’ont pas la même fonction.

Effets et conséquences

On peut toutefois se demander quelles conséquences aura le livre électronique sur les artisans de la chaîne du livre ? Pour le moment, on ne peut que spéculer. Il est évident que libraires et distributeurs vont devoir revoir leurs pratiques. De même que les éditeurs. Certains ont déjà commencé et publient des livres en ligne, sans version papier. Pour le moment, il y en a trois sortes : Les premiers, les éditeurs conventionnels mettent leur catalogue en ligne. Certains vous proposent de télécharger leur production, mais ils sont plutôt rares, n’ayant pas aplani toutes les difficultés qu’entraîne l’utilisation de la toile, notamment au chapitre des droits d’auteurs. En revanche, la plupart permettent au public de prendre connaissance de quelques pages d’un livre, voire d’un chapitre entier avant de l’acheter.

Les seconds font du compte d’auteur; ils exigent de leurs « poulains » une certaine somme pour publier leur livre. La pratique n’est pas nouvelle. Elle date d’avant Internet, mais avec l’arrivée des logiciels d’édition à bon marché, elle a pris de l’expansion. De manière générale, ces individus vous promettent gloire et fortune (on prend ainsi les écrivains par leur point faible : la vanité). Comme le disait P.T. Barnum : « There’s a sucker born every minute. » Ainsi, ces éditeurs font plus d’argent avec les auteurs eux-mêmes qu’avec la vente de leurs livres.

La troisième catégorie constitue une race nouvelle d’éditeurs qui exerce le métier exclusivement en ligne. Ils offrent les mêmes services que les éditeurs conventionnels (comité de lecture, correction d’épreuve, support technique et « moral », promotion…etc.). La maison Robert ne veut pas lire, est un bon exemple de ce genre d’éditeur. Laurent Rabatel, l’animateur de cette maison est aussi propriétaire d’une agence de publicité. Il ne publie que sur le Web et pour des petits formats : téléphones cellulaires et Blackberry. En plus, ses publications sont livrées sous forme de feuilleton, ce qui constitue un retour à une forme de publication chère au XIXe siècle revue et corrigée par la techno du XXIe.

Un clou chasse l’autre ? NON.

De mémoire d’homme, jamais l’arrivée d’un média n’en a éliminé un autre. La radio n’a pas remplacé les journaux, le cinéma le théâtre, le disque les concerts et la télévision le cinéma. Certes il a fallu s’ajuster : les moines copistes se sont retrouvés au chômage avec l’arrivée de l’imprimerie (on n’a enregistré aucune plainte), le cinéma a probablement contribué au trépas du vaudeville; plus récemment, la caméra électronique a singulièrement affecté la photographie argentique qui se trouve désormais reléguée dans les galeries ou chez quelques irréductibles puristes.

Cela ne signifie pas que les nouveaux médias se contentent de trouver une niche et de l’occuper sans que le paysage autour d’eux ne change. Bien au contraire. L’arrivée d’une nouvelle technologie ou d’une nouvelle technique modifie de manière sensible les us et coutumes propres à certaines activités. L’imprimerie, par exemple, a profondément influencé le contenu des livres en favorisant la diffusion d’œuvres profanes; elle a ainsi permis aux romans de se tailler une place à côté des bibles et autres livres d’heures. Un autre exemple plus pointu : le roman par lettres (Les liaisons dangereuses, Les lettres persanes, etc) est intimement lié à l’invention de la poste. Aujourd’hui, il y a fort à parier que celui-ci va disparaître au profit du roman par courriel (qui existe d’ailleurs. Voir J.J. Pelletier). Au XIXe siècle, les journaux ont provoqué l’apparition du roman-feuilleton; les plus grands, de Hugo à Jules Vernes en passant par Dostoïevski et Dickens, en ont profité : ils étaient rétribués au feuillet, ce qui explique la taille de leurs pavés. Les romans conventionnels, la poésie, les essais, le théâtre sont-ils disparus? Non.

Les outils influencent le produit fini.

On pourrait multiplier les exemples de l’influence qu’ont eue les nouveaux outils sur le travail de ceux qui s’en servent. Faisons un rêve.

Avec le livre électronique, nous pourrions pénétrer dans l’univers de l’hypertexte, c'est-à-dire de ce monde où tout est inter-relié et où chaque mot ouvre une porte sur une nouvelle galaxie, passez-moi l’image. Il suffit de cliquer sur un des mots de « La marquise sortit à cinq heures » pour connaître les secrets de la marquise, l’endroit où elle est allée et ce qui se passe ailleurs au même moment. Dans cette perspective, on constate que les livres dont vous êtes les héros étaient bien en avance sur leur temps et que c’est aujourd’hui qu’ils prennent tout leur sens.

Avec le livre électronique, on pourrait également faire éclater le texte en y intégrant d’autres formes d’expression : images de certains lieux ou objets (indices dans le cas du roman policier), ambiances sonores ou même carrément musiques originales qui, utilisées de manière imaginative, pourraient contribuer à renforcer l’œuvre (j’entends déjà les cris de putois des puristes qui clament : « Non, jamais! Par-dessus mon corps mort ! »). Chez Robert ne veut pas lire, on teste certains ouvrages qui utilisent déjà ces techniques.

Il y aura donc vraisemblablement un marché pour le livre électronique. Il est certain que la chaîne des artisans du livre tout entière va en subir les conséquences. Ils devront s’adapter. Certains auteurs ont déjà commencé, utilisant le Web pour faire leur autopromotion. Grâce aux réseaux sociaux et aux blogues, ils peuvent se constituer un lectorat; ils conçoivent des vidéos (que j’appelle des biblioclips) pour mousser les ventes; ils ont pignon sur rue avec des sites auto congratulatoires sur le Web (la vanité, je le répète, est un travers spécifique aux gens de lettres).

Mais en dernière analyse, c’est toujours le lecteur qui décidera. Nous aurons toujours le loisir de prendre nos livres dans nos mains, d’en respirer l’odeur de l’encre et de s’enrouler dans une couverture chaude avec un bon ballon de vin pour entendre ce qu’ils ont à nous dire.

 

 

 

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