
Lauraine Croteau-Bertrand Ce matin là, la chorégraphie du fleuve était paisible. On aurait dit une grande marche pour la paix. Puis entre deux bavures de vagues sur les pieds, Félix a croisé un regard. Un regard de brouillard. Un regard salin. Le sien. Dans l'eau du fleuve. En souriant malicieusement à son image trouble, il a murmuré : « Je cherche une baleine. » En fait, Félix avait un secret à expédier à la mer et son idée poétique était de le mettre sur le dos d'une baleine. Un secret, ce n'est pas rien. Un secret, c'est une ventouse fébrile; si bien que le véritable secret ne quitte jamais celui à qui il appartient. Et Félix le sait. Lors de sa haute marée, le fleuve n'en déverse donc que des copies. Le vaporeux secret pourrait peutêtre s'échouer quelques secondes pour satisfaire la curiosité des oiseaux mangeurs de graines, mais ça s'arrête à la curiosité, rien de plus. On ne peut donc pas agressivement jeter un secret dans le fleuve pour le noyer à même cette eau imbuvable et en insistance d'enfoncement. Comme une éponge, il remontera encore plus lourd. Tout comme il est inutile de formuler une sorte de sollicitation aux fonds d'enlisement car le secret ne gravite pas seul, il charrie avec lui l'esprit qui le possède. Si par magie le secret se rend à la mer, il ne se conservera pas sur glace quelque part plus au nord, même plus loin que le dernier harfang, ce qui allégerait bien sûr notre esprit en pensant qu'un jour le réchauffement de la planète finira par l'expatrier et le rendre anonyme. En fait, le vrai secret nous appartient totalement, sans permis de conciliabule car on sait très bien que le secret confié à quelqu'un d'autre n'en est plus un; soit qu'il fasse boule de neige avant même qu'on ait eu le temps de se sentir soulagé par l'amical partage; ou encore il rebondira de sa poussière le jour où on sera sans défense. Donc le vrai secret reste impartageable. Totalement. Et qu'on le veuille ou non il fracasse certaines passions et déstabilise la vérité, ce qui le rend forcément soit grugeur de tripes, soit cajoleur de l'âme ou le plus souvent une lourdeur à vouloir mettre en apesanteur. Et les baleines n'offrent pas de passeport pour les secrets à mettre à la mer
Ça aussi, Félix le sait.

Ce matin là, Félix a donc longuement regardé le fleuve. Il s'est étonné de sa magnificence et il a envié les oies blanches. Il a observé son persévérant étirement soutenu par ses vagues masseuses de muscles d'eau et il a admiré son endurance. Les vagues nageaient. Les vagues écumaient les confidences reçues des grèves et semblaient répondre par quelques ballottements supplémentaires vite repris par le rythme. Sans se soucier de la provenance de l'inspiration Félix a pensé que le fleuve avait un fond torride de masques à odeur fétide : des masques de passions abandonnées, des masques de rêves basculés par-dessus bord et aussi des masques de secrets cimentés. Serait-ce pour ça que le fleuve s'étire jusqu'à la fraîcheur de la mer pour finalement se buter avec soulagement sur les banquises éclatées ?
Pendant tout ce temps à le regarder, Félix n'a pas dit un mot parce que le silence est l'habitat naturel des secrets. Il n'a écrit aucune lettre sur ce ruban d'eau, ni sur le sable humide qui le longe, ni sur le roc ou il se défoule. Rien. Aucun secret à la dérive. Puis le vent s'est levé, les vagues se sont mises à claquer plus fort et Félix a eu peur que le fleuve crache tout à coup une certaine impatience fluide. Il est parti parce que ses résistances étaient incertaines
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Vos commentaires...
Je suis 100% d'accord. L'ignorance est trop souven... Plus...
Toujours aussi pertinent Plus...
Certains de ces blasés du béton se comportent tels... Plus...
Je connais l'artiste des lumières,elle s'attache a... Plus...
Très amusant, pour enfants dès 4 ans Plus...